Hôtel Salé

Hôtel Salé

 

Vue de la façade, côté rue de Thorigny.

Béatrice Hatala,
Vue de la façade, côté rue de Thorigny.
© Musée Picasso Paris, 2011.

 

L’Hôtel Salé est probablement, comme l’écrit Bruno Foucart en 1985, « le plus grand, le plus extraordinaire, pour ne pas dire extravagant des grands hôtels parisiens du XVIIème siècle. » Il a connu plusieurs occupants, et c’est même là un trait caractéristique de ce lieu, qui, paradoxalement, a été jusqu’à son affectation au musée peu « habité », mais loué à différents particuliers, hôtes de prestige et institutions.

 

Il est construit par un percepteur des gabelles, Pierre Aubert, parallèlement à une autre fameuse construction ambitieuse, celle du Château de Vaux-le-Vicomte par Nicolas Fouquet. Pierre Aubert est un protégé de Fouquet. Il est parvenu à faire fortune dans les années 1630-1640 grâce à diverses manœuvres, dont un riche mariage et l’achat d’offices successives : c’est désormais un financier important de la place parisienne, conseiller et secrétaire du roi. La ferme des gabelles – Pierre Aubert perçoit au nom du roi l’impôt sur le sel contre une somme forfaitaire – achève de consolider sa position. Cette charge donnera son nom d’usage à l’hôtel surnommé rapidement « l’Hôtel Salé ».

 

© Musée Picasso Paris / Béatrice Hatala, 2011

Béatrice Hatala,
Vue de la façade, côté rue de Thorigny –détail, la Sphinge.
© Musée Picasso Paris, 2011.

 

Le futur propriétaire de l’Hôtel Salé est donc un «Bourgeois gentilhomme» cherchant à faire valoir sa récente ascension sociale. Il choisit pour cela un quartier qui n’est pas encore saturé par le bâti, et où Henri IV a voulu encourager la construction avec celle de la Place Royale. Cette extension urbaine de l’ancien Marais borde l’Hôpital Saint-Gervais et ses « cultures », devenues « coutures », tenus par les religieuses de Saint-Anastase. C’est à ces dernières que Pierre Aubert, seigneur de Fontenay, achète le 16 mai 1656 pour 40 000 livres, un terrain de 3 700 m2 situé au nord de la rue de la Perle. Il choisit comme architecte un jeune inconnu nommé Jean Boulier de Bourges (ou Jean de Boullier) – un certain mystère demeure quant à la personne de l’architecte. Celui-ci appartient à une famille de maçons du quartier et son grand-père a déjà servi la belle-famille de Pierre Aubert de Fontenay, les Chastelain. Trois ans plus tard, dans les derniers jours de 1659, les travaux s’achèvent et Pierre Aubert peut s’installer dans son nouvel hôtel. Le décor sculpté, dont celui, fastueux, de l’escalier d’honneur, a été confié aux frères Gaspard et Balthazar Marsy et à Martin Desjardins.

 

Vue de la façade, côté rue de Thorigny – détail, le fronton.

Béatrice Hatala,
Vue de la façade, côté rue de Thorigny – détail, le fronton.
© Musée Picasso Paris, 2011.

 

L’Hôtel Salé appartient typiquement à l’architecture mazarine, marquée par un profond renouvellement des formes architecturales, sous l’impulsion de nouveaux commanditaires à l’image de Pierre Aubert – ou de Nicolas Lambert qui quelques années plus tôt a commandé son hôtel à Louis Le Vau. Le baroque italien, introduit par le cardinal Mazarin, est en vogue et entraîne les architectes à imaginer de nouveaux volumes, qu’ils combinent avec l’héritage de François Mansart. Ainsi, innovation du temps, l’Hôtel Salé comporte un corps de logis double, une double enfilade de pièces, qui permet l’expansion de la surface. Son plan est dissymétrique : la façade sur cour est partagée en deux par une aile perpendiculaire qui sépare la cour d’honneur de la basse-cour. La cour elle-même traduit les innovations du temps : elle s’inscrit dans une courbe tendue qui dynamise la façade. Cette dernière est rythmée de sept travées d’ouverture qui mettent en valeur l’avant-corps central sur trois niveaux.
Le fronton du petit avant-corps, classique, se réfère à Mansart ; au-dessus de lui, l’immense fronton au motif armorié garni d’acanthes, de fruits et de fleurs, regarde vers le baroque. L’abondance du décor sculpté (Sphinges, Amours) signe également le caractère globalement baroque de la façade. Celle sur jardin est plus sobre.

 

Enfin, le grand escalier est le chef d’œuvre de la maison et il vient d’être entièrement restauré. Il reprend le système de l’escalier de Michel-Ange à la Bibliothèque Laurentienne à Florence. Pas de cage fermée, mais deux volées de marches, impériales, surplombées d’un balcon en saillie puis d’une galerie. Multipliant les effets de perspective, les vues plongeantes, l’escalier est une salle de spectacle. Quant au décor sculpté en stuc, on a pu le décrire comme « une sorte de traduction plastique des peintures d’Hannibal Carache à la Galerie Farnèse » (Jean-Pierre Babelon) : aigles tenant le foudre, génies aux guirlandes, pilastres corinthiens, divinités diverses font tourbillonner le regard.

 

Le grand escalier à double révolution.

Béatrice Hatala,
Le grand escalier à double révolution.
© Musée Picasso Paris, 2011.

 

Enfin, en 1660, Pierre Aubert de Fontenay se porte acquéreur de diverses constructions qui gênent l’accès à la rue Vieille-du-Temple par les jardins. Parmi celles-ci, on trouve un jeu de paume qui abrite le Théâtre du Marais de 1634 à 1673, et où Corneille crée ses premières pièces, Pierre Aubert ayant maintenu le bail des comédiens qui y exercent leur art.

 

Pierre Aubert ne passera pas longtemps dans cette splendeur : il chute avec Fouquet en 1663 ! Après sa ruine, ce fastueux hôtel fait l’objet de la convoitise de nombreux créanciers. La procédure en justice dure soixante ans. L’hôtel est pendant ce temps loué entre autres par le roi à Venise pour y tenir son ambassade, puis vendu en 1728. En 1790, en tant que « bien d’émigré », peut-être pillé, il est mis sous séquestre et sert pendant la Révolution de « dépôt national littéraire », permettant de stocker et d’inventorier les livres découverts dans les couvents du quartier. Il est à nouveau vendu en 1797 et reste dans la même famille jusqu’en 1962. Pendant cette période, il est loué à diverses institutions : la pension Ganser et Beuzelin, fréquentée par Balzac, l’École centrale des arts et manufactures (1829-1884), qui modifie considérablement l’agencement intérieur du bâtiment, puis un maître bronzier et ferronnier d’art, Henri Vian, auquel succède un consortium à la même activité (jusqu’en 1941), et enfin à partir de 1944, l’École des métiers d’art de la Ville de Paris. La Ville achète l’hôtel en 1964, qui est classé Monument Historique le 29 octobre 1968. Rien ne reste de ses aménagements d’origine. De 1974 à 1979, l’hôtel est restauré et retrouve la plupart de ses volumes initiaux, avant le réaménagement opéré par Roland Simounet.

 

Pour en savoir plus : BABELON Jean-Pierre, « La maison du Bourgeois gentilhomme, l’Hôtel Salé, 5 rue de Thorigny, à Paris », Revue de l’art, année 1985, volume 68, n°68, p.7-34. Lien

 

Retrouvez sur notre blog consacré aux Journées européennes du Patrimoine quelques pages consacrées à l’histoire architecturale du musée.