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Portrait de Dora Maar
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Portrait de Dora Maar

Chefs d'oeuvres

de la collection

Portrait de Dora Maar

1937
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Picasso - Portrait de Dora Maar - MP158 - 15-631360
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Picasso - Portrait de Dora Maar - MP158 - 15-631360
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äblo Picasso, « Portrait de Dora Maar », 1937, Huile sur toile, 92 x 65 cm, MP158, Musée national Picasso-Paris

Un peintre doit créer ce qu’il ressent. […] Les femmes sont des machines à souffrir. Quand je peins une femme dans un fauteuil, le fauteuil, c’est la vieillesse et la mort, non ? Tant pis pour elle. Ou bien, c’est pour la protéger…

Pablo Picasso dans « Le Miroir des Limbes (Tome 2) – la corde et les souris », André Malraux, 1976

Les couleurs éclatantes et les formes anguleuses de ce portrait attirent l’attention sur une personne très importante dans la vie et l’œuvre de Pablo Picasso : une jeune photographe que Picasso rencontre dans le cercle des Surréalistes du Paris artistique de 1936 et qui va lui inspirer de nombreuses peintures. Mais qui peut bien se cacher derrière ce portrait ?

Une rencontre troublante et inspirante

1936, Saint-Germain-des-Prés. C’est dans ce quartier chic au cœur de Paris que la brasserie des Deux Magots devient un lieu fréquenté par les artistes et écrivains. André Gide, Fernand Léger, Jacques Prévert, Jean Cocteau ou encore Paul Eluard viennent y lire, écrire et échanger, autour de cafés, cigarettes ou verres de vin. Ce dernier s’y rend un jour, accompagné d’une amie de sa compagne. Henriette Theodora Markovitch de son vrai nom, elle se fait appeler Dora Maar. Elle est photographe et l’une des figures montantes de l’avant-garde artistique. Après des débuts expérimentaux dans le même laboratoire que Brassaï à Montparnasse en 1930, la jeune femme connaît un certain succès auprès de ses pairs surréalistes et expose ses clichés et ses photomontages dans différentes galeries parisiennes et étrangères.

Alors qu’elle joue à piquer la table entre ses doigts gantés avec un canif aiguisé, elle attire l’attention et la curiosité d’un ami proche de Paul Eluard : Pablo Picasso. En réalité, Dora Maar et Pablo Picasso se connaissent déjà de vue : en effet, ils se sont croisés sur le tournage du « Crime de Monsieur Lange », un film réalisé par Jean Renoir. Dora Maar est présente pour assister le photographe Henri Cartier-Bresson à la réalisation des clichés de plateau. Jeune, belle, extravertie, fougueuse et artiste, Dora Maar devient une source d’inspiration pour Picasso, et ce durant les sept années qui vont suivre. Leur relation est passionnelle et connaît des tumultes qui dictent et nourrissent leurs productions respectives. Les deux artistes partagent aussi des convictions politiques. Profondément antifranquiste, Pablo Picasso, s’inscrit au Parti Communiste Français en 1944. Dora Maar, quant à elle, est proche du groupe Contre-Attaque, l’Union de lutte des intellectuels révolutionnaires, fondé en octobre 1935, rassemblant antifascistes et artistes surréalistes de gauche.

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Brassaï - Dora Maar dans son atelier du 6 rue de Savoie, Paris - 20-500319
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Brassaï, « Dora Maar dans son atelier du 6 rue de Savoie », Paris, 1944, 21 x 30 cm, Musée national Picasso-Paris

Guernica

Au cœur du processus de création du célèbre chef-d’œuvre Guernica entre avril et juin 1937, Dora Maar prend, étapes après étapes, des clichés qui témoignent de la réalisation d’une des œuvres majeures de l’Histoire et de l’Histoire de l’art du XXe siècle. Cette même année, Pablo Picasso réalise un de ses portraits les plus emblématiques : le Portrait de Dora Maar, icône de la collection du Musée National Picasso Paris Cette œuvre est réalisée dans l’atelier des Grands-Augustins, où a été créé Guernica. En y regardant de plus près, ce portrait porte l’héritage du cubisme de Picasso, mais conserve étonnement certaines caractéristiques classiques !

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Dora Maar - Pablo Picasso accroupi près de toile "Guernica" dans l'atelier des Grands-Augustins, Paris, en mai-juin 1937 - MP1998-282 - 18-542451
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Dora Maar, « Pablo Picasso accroupi près de toile "Guernica" dans l'atelier des Grands-Augustins, Paris, en mai-juin 1937 », 20 x 20 cm, MP1998-282, Musée national Picasso-Paris
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Dora Maar - Huile sur toile "Guernica" en cours d'exécution, état VII - APPH1370 - 17-630055
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Dora Maar, « Huile sur toile "Guernica" en cours d'exécution, état VII, atelier des Grands-Augustins, Paris, en mai-juin 1937 », 24 x 30 cm, APPH1370, Musée national Picasso-Paris

La modernité du Portrait de Dora Maar (1937), entre néo-classicisme et cubisme

Picasso cherche ici à conserver une forme d’équilibre dans la composition du tableau via la représentation même de Dora Maar, qui répond aux codes classiques de la peinture avec sa gestuelle et son positionnement dans un fauteuil, renvoyant aux Vierges en Majesté du courant pictural médiéval. Les lignes au second-plan structurent l’ensemble et concentrent l’attention sur le modèle. Elles peuvent aussi renvoyer à une notion d’enfermement, paraissant tels des barreaux de cellules carcérales. Aussi, la déstructuration faciale opérée sur ce portrait est un procédé typique de la période cubiste - dont Picasso en est l’un des chefs de file -, avec une volonté de montrer un visage sous plusieurs angles de vue, ici de profil et de face. Symboliquement, Pablo Picasso souhaite peut-être ici, à l’aide de ce mode de représentation, et par l’omniprésence des lignes brisées, souligner un potentiel déséquilibre et une forme d’instabilité psychologique chez le modèle. Malgré tout, Dora Maar admet une forme de décontraction dans sa posture, avec sa main droite reposée sur la joue, donnant une envergure assurément moderne au tableau – un geste qui apparait dans d’autres de ses portraits. Dora Maar sera toujours représentée assise par l’artiste. Ce « Portrait de Dora Maar » n’échappe pas à la règle. D’ailleurs, le motif de la femme au fauteuil apparaît à de très nombreuses reprises dans l’œuvre de Picasso.

Une relation marquée par la guerre

Dans les œuvres de Picasso et dans ce portrait, Dora Maar se voit attribuée de spécificités représentatives : une allure sophistiquée construite à l’aide de bijoux et vêtements élégants, des couleurs chaudes ou encore des lignes ondulées et des rayures, qui permettent de l’identifier parmi les nombreux portraits de femmes réalisés par l’artiste. Sous des traits abrupts, découpés et hachés, Picasso cherche à traduire une certaine tristesse chez la jeune femme, ressentie par l’artiste : il dit de Dora Maar qu’elle est « une femme qui pleure. C’est la réalité profonde de Dora »1. Mais Dora Maar est aussi la femme qui partage la vie de Picasso durant l’entre-deux-guerres. Le Portrait de Dora Maar semble une œuvre évocatrice de cette période tourmentée qui précède la Seconde Guerre Mondiale. Ainsi, lorsque dans certains portraits, Picasso peint sa compagne en sanglots, il est possible d’établir un lien entre ces représentations et les bouleversements politiques subis par la France, l’Italie, l’Allemagne, mais surtout l’Espagne, dont Dora Maar, qui a vécu à Buenos Aires dans sa jeunesse, parle la langue. A travers les représentations de la jeune femme, c’est la terre natale de Picasso qui pleure. « La femme qui pleure » (MP165) est d’ailleurs directement liée aux bombardements de la ville de Lérida, en Espagne, en 1938. Le « Portrait de Dora Maar » intervient donc à une période de grande anxiété pour l’artiste, déchiré par la guerre civile espagnole, qui éclate en juillet 1936.

1 Francoise Gilot et Lake Carlton, « Vivre avec Picasso », Calmann-Lévy, 1965, rééd. 1973 (page 114)

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Picasso - La Femme qui pleure - MP165 - 97-026925
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Pablo Picasso, « La Femme qui pleure », 18 Octobre 1937, Huile sur toile, 55 x 46 cm, MP165, Musée national Picasso-Paris
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Picasso - La femme qui pleure I, VIIe état - MP2747 - 99-011767
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Pablo Picasso, « La femme qui pleure I, VIIe état », 2 Juillet 1937, aquatinte, eau-forte 69 x 49cm, MP2747, Musée national Picasso-Paris

Les portraits de Dora Maar

Dans cette atmosphère chaotique, le « Portrait de Dora Maar » (MP158), avec ses airs de madone, se veut aussi un symbole de renaissance et de réaffirmation d’un pays meurtri mais courageux et digne. Il est peint à la même période qu’un autre portrait (MP164), réalisé en octobre 1937, qui admet des ressemblances de composition et de couleurs avec celui étudié ici : les cheveux détachés et la frange divisée, la main reposée sur le visage, les ongles peints en rouge, les détails du buste en bleu, rouge et violet et la déformation des traits. Tous ces détails portent à croire que Picasso, cette année-là, oriente ses recherches autour des portraits de sa compagne. Cette dernière réalise un cliché de l’atelier du peintre, en 1939, montrant un pan du mur recouvert d’une vingtaine de portraits de la photographe. Le Portrait de Dora Maar trône au premier plan de cette composition murale, presqu’au centre, aux côtés d’un autre portrait majeur conservé au Centre Pompidou, à Paris : Portrait de femme, réalisé en 1938. Là encore, l’anatomie corporelle et faciale est ébranlée. Le regard est mélancolique, et le teint du personnage tirant sur le bleu confère une dimension morne, presque mortifère, au portrait.

Enfin, Picasso le dit lui-même : « Je n’ai pas peint la guerre, parce que je ne suis pas ce genre de peintres qui va, comme un photographe, à la quête d’un sujet. Mais il n’y a pas de doute que la guerre existe dans les tableaux que j’ai faits alors.»2

2 Peter D. Whitney, « Picasso is Safe : The Artist Was Neither a Traitor to his Painting no his Country », San Francisco Chronicle, 3 septembre 1944, repris par A.H. Barr, « Picasso 1940-1944: A Digest with Notes », The Museum of Modern Art Bulletin, 12, numéro 3, janvier 1945, p.3

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Picasso - Portrait de Dora Maar - MP164 - 16-516696
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Pablo Picasso, « Portrait de Dora Maar », 1 Novembre 1937, Huile sur toile, pastel, peinture sur toile 55 x 45 cm, MP164, Musée national Picasso-Paris
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Dora Maar - Série de portraits de Dora Maar devant « Femmes à leur toilette » - APPH1383 - 17-626082
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Dora Maar, « Série de portraits de Dora Maar devant "Femmes à leur toilette" », APPH1383, 29 x 23 cm, Musée national Picasso-Paris

Conclusion

En mai 1943, Pablo Picasso rencontre Françoise Gilot et se sépare alors de Dora Maar. Après une rude dépression, cette dernière s’installe et vit ses dernières années à Ménerbes, dans le Lubéron, où elle se recentre sur la peinture et ses amis, notamment le peintre Nicolas de Staël, qui habite le même village. Aujourd’hui, l’ancienne maison de Dora Maar est un centre d’accueil et de rencontre pour les artistes en quête d’inspiration. Dora Maar aura été bien plus qu’un simple modèle pour Pablo Picasso. À travers les portraits qu’il faits d’elle, assise dans un fauteuil, avec ses angles saillants, Picasso représente ce qu’il voit dans un miroir : tantôt un homme séduit, tantôt un homme meurtri par le contexte politique de ce portrait.