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Portrait d'Olga dans un fauteuil
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Portrait d'Olga dans un fauteuil

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Portrait d'Olga dans un fauteuil

1918
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Picasso - Portrait d’Olga dans un fauteuil - MP55 - 16-550467
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Picasso - Portrait d’Olga dans un fauteuil - MP55 - 16-550467
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Pablo Picasso, « Portrait d’Olga dans un fauteuil », 1918, Huile sur toile, MP55, Musée National Picasso-Paris

Picasso s’est toujours senti très à l’aise avec les classiques, leur empruntant ce qui l’intéressait, en en faisant  « autre chose », comme il aimait à dire.

Pierre DAIX, «Classicisme » dans « Le Nouveau Dictionnaire Picasso », Paris, Robert Laffont, 2012, p.188

Au printemps 1918, Pablo Picasso réalise cette toile qui trouble par sa composition aux allures néoclassiques. Influencé par ses voyages et rencontres, l’artiste est parti en Italie en 1917 pour travailler sur de nouveaux projets et notamment réaliser des décors et rideaux de scène pour des ballets. Là-bas, lors d’une représentation, il va faire la rencontre d’une jeune femme qui va bouleverser ses inspirations. L’environnement dans lequel il la rencontre va jouer un grand rôle dans la réalisation du Portrait d’Olga dans un fauteuil. Cette nouvelle rencontre va également initier la création de nombreux tableaux et dessins, et ce durant les dix années suivantes. Qui est la jeune femme représentée sur ce portrait aux caractéristiques éminemment classiques?

La grande aventure des Ballets Russes

17 février 1917. Pablo Picasso est invité par son ami Jean Cocteau à se rendre en Italie. Ils se retrouvent alors, gare Austerlitz, et montent dans un train les menant vers de nouveaux paysages, de nouvelles rencontres, et inévitablement, de nouvelles inspirations. Là-bas les attend Serge de Diaghilev, créateur et organisateur de spectacles, à la tête, cette année-là, de la compagnie Les Ballets Russes, créée en 1907. Serge de Diaghilev révolutionne à cette époque le monde culturel et artistique occidental du début du XXème siècle, tant au niveau dramaturgique, pictural, que musical. Grâce à ses ballets, Serge de Diaghilev révèle les plus grands artistes de la période : des compositeurs de renoms tels que Claude Debussy, Maurice Ravel, Igor Stravinsky, Eric Satie, et également des peintres tels que Marie Laurencin, Henri Matisse ou encore Pablo Picasso, à qui Serge de Diaghilev va faire appel pour réaliser les décors de ses spectacles. Pour le spectacle nommé « Parade » (composé par Eric Satie, d’après un poème de Jean Cocteau, et chorégraphié par Léonide Massine), Pablo Picasso est reçu à Rome. Il est invité à réaliser les décors dont le rideau de scène, d’une dimension de 10,5 x 16,4 mètres, et d’un poids de 60 kg ! Durant ce séjour, Pablo Picasso rencontre la danseuse Olga Khokhlova.

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Dora Maar - Reproduction de la photographie de Harry B. Lachman (attribué à) : Pablo Picasso et ses assistants assis sur le rideau de scène "Parade" en cours d'exécution à Montparnasse - MP1998-144 -18-542472
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Dora Maar, « Reproduction de la photo de Harry B. Lachman (attribué à) : Pablo Picasso et ses assistants assis sur le rideau de scène "Parade" en cours d'exécution à Montparnasse », Paris, 1917, 18 x 23 cm, MP1998-14, Musée national Picasso-Paris

Olga et Pablo

« Je connais toutes les dames de Rome », écrit Picasso dans une lettre à son amie Gertrude Stein, pendant son séjour en Italie. En effet, chaque soir, il arpente les rues, et découvre la vie nocturne et festive de Rome. Mais c’est sur Olga Khokhlova, une jeune danseuse de 26 ans, que Picasso jette son dévolu : ses cheveux bruns, sa silhouette tonique, svelte et musclée, et son regard timide ne tardent pas à faire chavirer le cœur du peintre. Il la découvre pour la première fois lors d’une représentation du ballet Les Sylphides, le 9 avril 1917, au Teatro Costanzi (Opéra de Rome). Olga lui résiste d’abord, mais va finir par succomber au charme et à la cour de l’artiste. Une romance débute alors, ainsi qu’un nouvel angle de recherche picturale pour le peintre. Les mois suivants, Picasso va suivre sa fiancée à Barcelone, où le ballet « Parade » est joué. C’est là-bas que l’artiste va la présenter à sa famille et la demander en mariage.

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Anonyme - Pablo Picasso avec Olga Khokhlova sur le toit-terrasse de l'hôtel Minerva, Rome - APPH3627(11) - 17-501604
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Anonyme, « Pablo Picasso avec Olga Khokhlova sur le toit-terrasse de l'hôtel Minerva, Rome », 1917, 7 x 11 cm, APPH3627(11), Musée national Picasso-Paris
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Picasso - Olga Khokhlova sur le balcon de l'hôtel Ranzini, Barcelone, en 1917 - APPH3627(13) - 17-501606
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Pablo Picasso, « Olga Khokhlova sur le balcon de l'hôtel Ranzini, Barcelone », 1917, 11 x 6 cm, APPH3627(13), Musée national Picasso-Paris
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Picasso - Olga Khokhlova sur le balcon de l'hôtel Ranzini, Barcelone, en 1917 -  APPH3638 - 17-501628
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Pablo Picasso, « Olga Khokhlova sur le balcon de l'hôtel Ranzini, Barcelone », 1917, 11 x 6 cm, APPH3638, Musée national Picasso-Paris

Le ballet comme inspiration

Durant les années 1917 et 1918, les ballets auxquels il assiste et participe pour réaliser les décors lui donnent de toutes nouvelles inspirations : les tutus blancs et chaussons en satin sacralisent les figures des ballerines, et les rendent divines. Leurs coiffures, hellénisantes, leur donnent des airs de nymphes antiques. Enfin, les décors, notamment ceux des Sylphides, font référence aux œuvres du peintre français Jean-Baptiste Camille Corot, avec des paysages italiens paisibles et verdoyants.Il surprend alors la critique avec des œuvres tranchant radicalement avec le cubisme. Le fait de fréquenter Olga génère chez Picasso un réel retour à une tradition académique picturale : le portrait d’« Olga à la Mantille », réalisé à Barcelone en 1917, en est un exemple flagrant, par sa figuration, sa composition (portrait de trois quart), et les traits lisses et purs du modèle.

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Picasso - Sept danseuses dont Olga Kokhlova au premier plan, d'après une photographie de White - MP841 - 17-617271
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Pablo Picasso, « Sept danseuses dont Olga Kokhlova au premier plan, d'après une photographie de White », 1919, Fusain, graphite, mine de plomb, vergé, 62 x 50 cm, Musée national Picasso-Paris
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Picasso - Trois danseuses : Olga Kokhlova, Lydia Lopoukhova et Loubov Chernicheva (d'après une photographie) - MP834 - 16-560478
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Pablo Picasso, « Trois danseuses : Olga Kokhlova, Lydia Lopoukhova et Loubov Chernicheva (d'après une photographie) », Début 1919, Crayon graphite et fusain sur papier à dessin vergé, 62,5 x 47,5 cm, MP834 , Musée national Picasso-Paris

23, rue de la Boétie

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Anonyme - Olga Picasso allongée sur un lit, sous son portrait et d'autres œuvres - APPH6654 - 16-568792
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Anonyme, « Olga Picasso allongée sur un lit, sous son portrait et d'autres œuvres », 1920, 14 x 9 cm, APPH6654, Musée national Picasso-Paris

Le 12 juillet 1918, dans une église orthodoxe de la rue Daru et selon les traditions russes, sont rassemblés Guillaume Apollinaire, Max Jacob et Valerian Svetlov (un critique de danse) pour être témoins de l’union de Pablo et Olga. Le jeune couple emménage ensuite au 23, rue de la Boétie. Picasso y installe son domicile et son atelier, où la notoriété, les mondanités et le luxe s’invitent dans son quotidien. En effet, l’artiste connaît une ascension sociale vertigineuse telle, qu’il s’offre les services d’une cuisinière, d’un chauffeur, d’une femme de chambre, et bientôt d’une nurse, puisque Olga donne naissance à Paulo, le 4 février 1921.

Cet embourgeoisement que vit l’artiste, aux côtés de son épouse, va avoir une influence certaine sur ses productions. En quittant la bohème de Montmartre et en s’installant rue de la Boétie, non loin de l’Avenue des Champs-Élysées, Picasso s’éloigne de ses recherches cubistes des dix années précédentes et propose des œuvres plus consensuelles et académiques, dont ce Portrait d’Olga dans un fauteuil. En représentant son épouse dans son environnement domestique et personnel, Pablo Picasso atteste d’un réel tournant dans son œuvre, notamment avec l’utilisation de plus en plus fréquente de la photographie. Olga est ainsi photographiée de manière régulière, entourée de représentations de sa propre personne dans sa sphère privée. Pablo Picasso réalise ainsi des mises en abyme de sa compagne, et génère des œuvres (photographiques ou picturales) d’envergure. Les œuvres de cette période sont autant de témoins du train de vie que mènent Picasso et Olga. Mais aussi et surtout, Picasso propose une personnalisation du modèle : sa femme ne pose pas réellement pour lui, elle est une part intégrante de l’environnement de création de l’artiste.

Un portrait énigmatique

Picasso va profiter de son séjour en Italie en 1917 pour aller découvrir par deux fois les trésors du Musée archéologique de Naples. Là-bas, il y trouve une inspiration qui l’encourage à produire des œuvres aux influences antiques. « L’Antiquité grouille toute neuve dans ce Montmartre arabe », dit-il de Naples et de ses vestiges, pompéiens pour certains. A cette même période, il réalise le Portrait d’Olga dans un fauteuil. En effet, Olga y est représentée telle un modèle grec antique, avec son visage ovale, sa ligne de sourcils parfaite, et ses cheveux épais et bruns. Outre ces références subtiles à l’Antiquité, Picasso se rend de nombreuses fois au musée du Louvre et semble aussi puiser dans les codes de représentation de ses prédécesseurs. Jean-Auguste-Dominique Ingres, par exemple, l’inspire dans la réalisation du drapé de la robe d’Olga, de l’éventail coloré, du fauteuil brodé de grandes feuilles et fleurs, des douces courbes du cou et des bras du modèle, de la pose étudiée de ce dernier et de sa coiffure avec raie au milieu.

Ce retour à l’Antique est très présent à la fin de la Première Guerre mondiale, et devient une réelle source d’inspiration et d’évasion pour de nombreux artistes du début du XXème siècle. Le « retour à l’ordre » naît et devient un mouvement pictural qui puise ses origines dans les caractéristiques classiques de la peinture : des couleurs chaudes, des corps ronds, des paysages paisibles et baignés de soleil, et des visages sereins. L’idéal antique offre alors un réel refuge pour les artistes de l’entre-deux-guerres, dont Pablo Picasso. Picasso s’inspire directement d’une photographie qu’il prend d’Olga, assise dans un fauteuil (aujourd’hui conservé à la Fondation Almine et Bernard Ruiz-Picasso pour l’art), un éventail à demi-déplié à la main, dans une attitude décontractée, les jambes croisées. Ce jour-là, ils sont tous les deux dans l’atelier du peintre à Montrouge, une après-midi de printemps 1918. L’artiste reste fidèle à ce cliché, à ceci près que l’arrière-plan, qui est l’atelier, n’est pas représenté.

L'inachevé

Les pieds du fauteuil non tracés ainsi que ceux du modèle confèrent à ce portrait un aspect antiacadémique. Aussi, l’arrière-plan ne comporte que des traits et légères esquisses; Ces aspects du décor ne sont pas traités par l’artiste, peut-être pour donner une dimension onirique à son œuvre : Olga apparaît sur le même plan que le dos du fauteuil sur lequel elle se repose. Aussi, l’absence de profondeur donne l’impression qu’elle flotte dans les airs. Olga semble voler, et être en apesanteur dans cet espace à la monochromie charnelle.
Ici donc, Pablo Picasso mélange deux influences distinctes dans ce portrait classico-moderne. Le néo-classicisme, inspiré à la fois par de grands maîtres tels Jean-Dominique-Auguste Ingres et les procédés picturaux antiques est contrecarré par l’aspect inachevé de la toile, suggérant une émancipation et une négation de ces techniques de représentation. Mais cette œuvre naît dans un climat politique instable : en plus de la Première Guerre mondiale à l’Ouest, l’Est, et précisément la Russie, connaît des conflits historiques, qui vont avoir une certaine influence.

Le contexte de l'œuvre

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Picasso - Olga pensive - MP993 - 16-550492
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Pablo Picasso, « Olga pensive », 1923, Dessin au crayon noir, pastel, 104 x 71 cm, MP993, Musée national Picasso-Paris

La Première Guerre mondiale fait rage en France, en Allemagne, mais aussi en Russie, qui connaît une révolution meurtrière, celle dite de février. Futur époux d’une jeune femme russe, Picasso est fortement impacté par les émotions de sa compagne, partagée entre sa nouvelle vie de rêve et sa famille dangereusement menacée de mort, dans son pays natal. Etant fille et sœur d’officiers de l’armée du Tsar, Olga écrit régulièrement à sa famille, inquiète et éloignée géographiquement. Ainsi, Olga, sur ce portrait, semble rêveuse, absente, mélancolique, du fait de ses yeux représentés sans pupilles.

« Le Portrait d’Olga » dans un fauteuil devient un réel symbole dans l’ensemble des représentations d’Olga réalisées par Picasso. Elle demeure la jeune femme assise, aux airs mélancoliques, aux traits purs et ronds. Elle incarne véritablement une période dite néoclassique dans la peinture de l’artiste. D’abord, l’embourgeoisement connu par l’artiste en 1918 est perceptible dans ces représentations : à travers cette femme drapée de vêtements soyeux et élégants, coiffée avec netteté et sophistication, Picasso montre ici son élévation sociale, ainsi que celle de son épouse. Aussi et enfin, l’environnement politique des années 1917-1918 génère tourments et tristesse chez les deux époux. La guerre qui fait rage en Europe et en Russie et ses répercussions sur les proches d’Olga sont lisibles dans ses yeux inquiets.

Mais les années passent, et les représentations d’Olga varient : de jeune femme fragile et muette, à mère à l’enfant, ses représentations évoluent ensuite avec des personnages de plus en plus distordus et violemment déformés, témoignage de l’évolution du couple.

Conclusion

« Le Portrait d’Olga » dans un fauteuil est une œuvre représentant l’épouse de Pablo Picasso d’après une photographie dans l’intérieur du couple au 23, rue de La Boétie. Elle y figure assise, précisément représentée, tout comme le fauteuil sur lequel elle est assise. L’aspect néo-classique de cette œuvre est évident et impulsé par les voyages de Picasso en Italie, par ses visites fréquentes au musée du Louvre où il peut admirer le travail de Jean-Auguste-Dominique Ingres, et par la découverte des Ballets Russes, en 1917. Épris d’amour pour cette danseuse qui devient son épouse, Picasso va la représenter dans son œuvre, et ce durant une dizaine d’années, sous des formes très diverses. En effet, les représentations d’Olga vont varier, aux grés des épreuves traversées par le couple. Quelque chose va se passer le 8 janvier 1927 et cet événement sera à l’origine du changement de traitement d’Olga dans la peinture de Picasso. Rendez-vous sur les pages des œuvres de Portrait de Marie-Thérèse pour en savoir plus.